Exposition de Maija Tammi : Hulda, Lilli and The Roach
17 Avril-13 septembre 2026 au ABOA VETUS ARS NOVA, Turku, Finlande.
www.maijatammi.com
Le travail exposé est constitué de textes, d’images, de vidéos et d’interviews.
Les vidéos, en particulier, proposent une confrontation ou un vis-à-vis entre deux espèces animales : un caméléon et une sauterelle, qui s’observent, immobiles, aux aguets, et dont l’un finira par dévorer l’autre.
Le texte ci-dessous est un extrait des interviews entre la curatrice Tiina Rauhala et l’artiste Maija Tammi à propos de l’exposition Hulda, Lilli and the Roach.
(traduit du finlandais)
L’art est-il censé susciter des émotions ?
T: vous savez, j’ai l’impression que les sentiments sont très importants à notre époque. Nous vivons à une époque qui encourage la réflexion et la reconnaissance de nos propres sentiments. Il faut pouvoir parler de ce que l’on ressent et prendre en compte les sentiments des autres, parfois même au détriment des faits.
M: oui ! C’est également présent dans le langage courant; de nos jours, nous demandons que pensez-vous de cela ? alors qu’avant nous aurions demandé serait-ce une bonne solution ? et depuis combien de temps communiquons nous avec des émojis ? Au moins 10 ans ? D’une certaine manière, cela a à voir avec un changement de valeur, ou ce que nous considérons comme prioritaire dans la communication publique et privée. Je pense que l’essai de la conservatrice Ariane Koek, Out of Our Minds, met le doigt sur le problème : au XXIème siècle les sentiments et non les faits, sont la nouvelle vérité… Les sentiments ont désormais la primauté dans notre société et sont pris au sérieux, tandis que les faits sont facilement écartés, voire contestés ; peut-être vivons-nous maintenant à l’aire de ce qu’on appelle l’intelligence émotionnelle.
T: exactement! C’est pourquoi il est primordial que nous reconnaissions et examinions nos propres sentiments, tant leurs aspects cognitifs que corporels, car parfois un sentiment négatif n’est qu’un symptôme de mal de tête ou de fatigue.
M: en effet. Il est nécessaire de remettre en question nos sentiments, même si cela peut être difficile. C’est particulièrement vrai pour les sentiments négatifs comme le dégoût ou la peur, et surtout lorsqu’ils sont dirigés vers un groupe de personnes ou une espèce animale. Parfois, la raison ne suffit pas à provoquer un changement, mais l’exposition et la répétition sont nécessaires. Je veux dire, il y a un long chemin à parcourir entre le fait de s’informer sur l’importance des pollinisateurs et le fait d’être à l’aise avec la proximité des insectes. Cela m’a pris un an et demi pour pouvoir manipuler des sauterelles à mains nues et sans crier ! Si je me souviens bien, le psychologue et neuroscientifique Joshua Greene écrit que les sentiments sont excellents pour stimuler la coopération dans les petites communautés. Les sentiments nous aident à faire passer le nous avant le besoin d’un individu, mais aussi avant ceux des autres. C’est là que réside le problème bien sûr : nous ne vivons plus vraiment dans de petites communautés. Et lorsque nous sommes confrontés aux changements climatiques et à tout autre problème mondial les sentiments peuvent nous égarer.
T: Oui, malgré cette base biologique, le consensus actuel est que les sentiments s’acquièrent. Nous avons un instinct biologique de protection et de ressenti de l’amour et de la peur, mais les sentiments ne surviennent pas automatiquement en nous. Nous apprenons la signification des sentiments et les différentes façons de ressentir à partir de l’environnement dans lequel nous vivons, des structures et des relations dans lesquelles nous agissons. Ainsi notre environnement oriente notre processus d’apprentissage de la signification des sentiments. Comment pourrions-nous mieux utiliser notre capacité à apprendre les sentiments, par exemple pour aborder des questions existentielles qui nécessitent des changements d’attitude, comme le changement climatique ?
M: il s’agit peut-être simplement d’essayer de reconnaitre nos sentiments et la façon dont ils se forment et s’apprennent. Du point de vue de l’apprentissage, un excellent exemple est ce qu’on appelle le dégoût moral. Je veux dire, il est facile de considérer le dégoût comme une réaction physique sur laquelle nous n’avons aucune prise, mais nous ressentons un dégoût moral lorsque nous voyons, par exemple, quelqu’un voler le sac à main d’une personne aveugle. Nous avons la même expression faciale que lorsque nous sentons quelque chose de pourri, mais dans le cas du dégoût moral, le but de l’expression faciale est davantage de communiquer aux autres que… et ce n’est pas acceptable.
T: Ceci est une excellent démonstration que les sentiments sont largement basés sur les valeurs. Les normes et les valeurs ont un impact considérable sur la façon dont nous interprétons nos sentiments et dont nous pensons ce que nous devrions ressentir. L’affect est un concept proche de ça. Les affects interagissent avec l’atmosphère générale pour façonner l’expérience qu’un individu a de lui-même et des autres. Pour moi l’affect être surexcité est très intéressant ; il semble être très valorisé à notre époque. Un exemple de surexcitation est la publication sur les réseaux sociaux du type # j’adore mon travail. La surexcitation est liée à la volonté de trouver sa voie. Elle peut également représenter un fardeau psychologique énorme pour un individu.
M: Cela rejoint aussi le mythe de l’artiste : l’idée que l’artiste crée une œuvre intéressante et importante uniquement parce qu’il est artiste, ce qui tend à le désigner comme un personnage spécial et extraordinaire ayant connu des épreuves. Personnellement, je considère ce mythe comme néfaste, susceptible d’infliger des dommages concrets à l’artiste comme au public. Un autre exemple de l’influence des valeurs sur la signification des sentiments pourrait être la parentalité et plus particulièrement la maternité, qui constitue un cadre très restreint permettant de ressentir presque exclusivement des sentiments positifs.
T: C’est un bon exemple. Il est vraiment important d’être conscient des effets de l’atmosphère ambiante en matière de sentiments et de valeurs.
M: Je considère l’art comme un excellent outil pour remettre en question ces catégories étroites dans mon travail, j’ai cherché à questionner les frontières entre ce qui est visuellement attrayant et ce qui est répugnant, qui sont naturellement liées à la morale : est-il possible de considérer une cellule cancéreuse comme mignonne ? Qu’en est-il d’une tumeur disséquée ? Ou du cadavre d’un lapin infesté de vers qui, d’un autre côté, peut symboliser le cycle de la vie ? Pendant longtemps, l’idée que les sentiments négatifs comme le dégoût et la colère ne peuvent pas produire de plaisir esthétique a prévalu dans l’étude de l’esthétique (bien que la peur ait pu être présente comme une sorte de peur existentielle face à une œuvre d’art sublime qui fait que le spectateur se sent petit). Au cours des trente dernières années ce sujet a été longuement étudié. Par exemple, l’universitaire Carolyn Korsmeyer écrit sur le dégoût esthétique. Dans sa théorie, parfois, la simple reconnaissance par le spectateur de sa propre expérience de dégoût peut rendre l’œuvre d’art intellectuellement attrayante.
T: Exactement, dans votre art, vous confrontez les idées de ce qui est beau ou dégoûtant, bon ou mauvais. L’expérience de surprise dans l’art peut survenir lorsqu’on doit remettre en question ces préjugés ou ces schémas de pensée. Dans votre travail, vous expliquez au public ce qu’il regarde, et vous révélez ainsi les vastes recherches de fond que votre art inclut toujours. Les projets de longue durée sont caractéristiques de votre pratique artistique. Voue êtes à la fois artiste et chercheur ; comment cela influence-t-il votre pratique ?
M: Je suppose que c’est une sorte de besoin compulsif d’aller au fond des choses, ce qui prend inévitablement des années; et les chercheurs possèdent les connaissances les plus récentes de leur domaine, ainsi que l’accès à du matériel d’imagerie dont les artistes ne disposent souvent pas. C’est enrichissant d’apprendre des choses dont on ignorait même l’existence, ou d’acquérir une toute nouvelle perspective sur quelque chose que l’on connaissait déjà. Et même alors, on n’a fait qu’effleurer le sujet. J’ai également remarqué qu’au fond, j’excelle dans le travail en groupe. J’ai travaillé sur Hulda & Lilli avec l’écrivaine Juhani Karila, la biologiste Joni Ollonen, et le compositeur Charles Quévillon, entre autres.
T: J’imagine que collaborer avec des chercheurs et des artistes offre également un espace d’échange pour tester et réfléchir à ces idées avec d’autres. La musique m’intéresse ; quel rôle joue-t-elle dans votre art ?
M : J’ai un peu honte de le dire à voix haute mais je pense que la musique est magique, car je ne comprends pas complètement comment elle fonctionne. Je veux que l’art, le mien ou celui des autres, possède ce même quelque chose qui ne peut être totalement compris ou exprimé par des mots. Parfois, cela se révèle dans la simple remarque que l’œuvre d’art a donné l’impression de quelque chose.
T: Je comprends pourquoi il est important pour vous que l’expérience conserve une trace de quelque chose qui échappe à notre compréhension. Il y a quelque chose de très existentiel là-dedans, le mystère de la vie. Mais revenons aux sentiments. Hulda & Lilli est une boîte à outils pour comprendre comment les sentiments se construisent, en particulier l’empathie. Il nous est généralement plus facile de ressentir de l’empathie pour quelque chose ou quelqu’un de semblable. Mais pourquoi avoir choisi un caméléon et une sauterelle comme protagonistes de cette œuvre ? Ou pourquoi l’avoir éloignée autant des humains ?
M : Dans cette œuvre, je voulais consciemment déconstruire la façon dont les sentiments sont construits, y compris pour moi-même, ou le phénomène de la facilité avec laquelle on se laisse absorber par une histoire et qu’on éprouve de l’empathie pour le protagoniste. Je voulais des protagonistes aussi éloignés que possible de nous-mêmes, afin de pouvoir nous observer de loin. L’anthropomorphisme, le fait de projeter des caractéristiques humaines sur des animaux, est très délibéré dans cette œuvre, où, naturellement l’œuvre parle de nous, les humains. En même temps je voulais choisir des espèces qui ne sont généralement ni admirées ni avec lesquelles on éprouve de l’empathie, quelque chose de complètement différent de la mégafaune charismatique, afin de démontrer plus clairement le pouvoir des récits. Cette œuvre est bien sûr une histoire fabriquée. Lilli est représentée par au moins vingt sauterelles différentes dont aucune n’est d’ailleurs femelle ; Hulda est représenté par cinq caméléons différents. L’œuvre pourrait même susciter un dégoût moral quant au fait que Hulda mange Lilli, quant à savoir si c’est bien ou mal… Il y a un risque de cynisme dans l’œuvre si l’on prête une attention particulière à la simplicité de la constructions des sentiments, et à la facilité avec laquelle on peut nous manipuler.
T: On pourrait dire que dans cette œuvre vous cherchez à souligner l’importance de l’empathie, à la fois positive et exclusive ; le fait que l’empathie signifie le point de vue des autres ou la possibilité de les comprendre.
M : L’une des motivations de ce travail est une étude canadienne où un groupe de participants a lu un article scientifique qui soulignait les qualités humaines des animaux en les plaçant au même niveau que les humains. Un autre groupe a lu un article qui, au contraire, soulignait les qualités animales des humains. Lorsque les chercheurs ont comparé les attitudes des groupes après la lecture, le premier groupe avait adopté des attitudes plus empathiques envers des groupes de personnes en dehors de leur milieu proche comme les réfugiés. Le deuxième par contre n’a montré aucun changement d’attitude envers les animaux.
En fait je me demande : qu’est-ce qui nous relie aujourd’hui ? L’art peut-il être un élément qui relie les gens ? Se pourrait-il donc que notre nouvelle attention portée aux sentiments nous mène dans la bonne direction ? En supposant que nous nous souvenions de remettre en question nos sentiments lorsque cela est nécessaire.
T: C’est tout à fait possible ! Mieux nous comprenons la signification et la construction de nos sentiments, plus il nous sera facile de déconstruire les sentiments négatifs et destructeurs, et de renforcer et nourrir les sentiments positifs par exemple par l’art. Les musées pourraient même être des lieux particulièrement adaptés pour ce développement.
Des lieux d’expériences partagées et de matière à discussion.


Maija Tammi.: Detail of the artwork Hulda & Lilli, 2023. Pigment print on film, 80 x 64 cm, light box. Installation photograph by Marc Goodwin.
.