Pourquoi photographie-t-on des œuvres dans les musées au lieu de les regarder ? Bonne question, bien évidemment ! C’est ce que relève Florence Paracuellos dans un post à la radio de France Inter :
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De plus en plus de visiteurs photographient les tableaux avant même de les observer. Ce comportement transforme l’expérience esthétique en une production d’images destinée au partage, au risque de délaisser la contemplation directe.

Un geste devenu presque un réflexe dans les musées, dans les galeries aujourd’hui. On entre, on s’approche d’un tableau et avant même de le regarder, on sort son téléphone, geste réflexe, comme si voir ne suffisait plus, comme s’il fallait d’abord… Capturer !

C’est ce que raconte un article très récent du New Yorker, c’est ce basculement discret mais pourtant profond dans notre comportement devant l’art : nous ne regardons plus les œuvres, nous les enregistrons, nous ne faisons plus l’expérience d’un tableau, nous produisons une image de ce tableau.

Déjà dans les années 1970, la formidable Susan Sontag écrivait que photographier, c’était s’approprier le monde.

Regarder seulement pour partager

Aujourd’hui, on pourrait rajouter que ce n’est plus seulement s’approprier, mais remplacer, on ne regarde plus pour voir, on regarde pour partager.

Et derrière ce geste banal, il y a quelque chose de plus profond encore, car Walter Benjamin, le philosophe, lui, parlait de l’aura des œuvres, cette présence unique, fragile, irréductible à toute reproduction, même lorsqu’il s’agit de photographies, mais que devient cette aura quand l’œuvre est immédiatement transformée en contenu, en story, en flux parmi d’autres, stockée dans le cloud ?

Alors bien sûr, On pourrait dire que rien n’est perdu que la technologie démocratise, qu’elle diffuse, qu’elle rapproche, mais peut-être qu’à force de vouloir garder une trace des œuvres qu’on croise sans les regarder, nous passons à côté de ce qui précisément ne se capture pas.

Ce moment très simple et très rare où l’on regarde, où l’on contemple, où quelque chose sans image, sans preuve, sans partage nous regarde en retour. C’est à lire sur le site du New Yorker. »

Au delà du geste bête et conditionné de l’enregistrement / partage, n’étais-ce pas aussi une manière irresponsable de se détourner de la réalité de l’œuvre d’art ? En mettant un écran entre l’observateur et l’œuvre en soi, il est permis de penser qu’une frontière s’érige inexorablement entre ce qui est montré et ce qui est perçu. Etait-ce seulement une mise à distance vis à vis d’une œuvre d’art que l’on n’a pas envie de voir, de comprendre, de saisir, d’envisager comme une chose nouvelle qui pourrait nous nuire, voire remettre en question nos idées reçues ? Refuser ce qui nous est proposé comme étant un fait établi ? Photographier une œuvre c’est réduire à un format 9×14 cm (les dimensions moyennes de nos écrans de téléphone) une œuvre qui se voudrait autre chose que déjà formatée.
Les œuvres les plus photographiées se trouvent la plupart du temps dans des lieux institutionnels répertoriés, donc protégées par un consensus inévitable, aussi le fait de retenir l’œuvre en la photographiant, pour la garder pour soi, se la personnaliser, se l’approprier pour mieux la maîtriser et la partager serait devenu un geste de salubrité publique, de surcroît autorisé par l’autorité. Rappelez-vous il y a encore quelques temps en arrière les interdictions de photographier dans les musées ! Paradoxe intéressant.