IGNASI ABALLI
Artiste du Pavillon espagnol, Biennale de Venise 2022

Imaginez un plan de Venise vide, sans aucune indication de rues ni de places, une page blanche sur laquelle seraient marqués 6 points numérotés de 1 à 6 assez éloignés les uns des autres mais formant comme un tracé, une courbe, le profil d’un poisson à la queue relevée, peut-être. Une sorte de contre-pied aux guides touristiques et à leur didascalie contraignante. Non, rien de tout ça. Une surface plane, vierge, sur laquelle on essaierait par la mémoire de réimprimer visuellement la topographie de la ville. Cette courbe, serait-ce le Grand Canal ? Ces points, des monuments historiques à ne pas manquer ? ou des lieux de rendez-vous ?

Ce sont  les repères donnés par l’artiste espagnol Ignasi Aballi pour indiquer les 6 lieux dans lesquels il a déposé chacun de ses 6 livrets constituant cette petite collection qu’il nous invite à reconstituer. Petite couverture grise cartonnée, renfermant son plan ou plutôt son non-plan de Venise. L’intérêt réside plus dans le parcours à accomplir, que dans le fait de s’approprier les oeuvres que l’artiste a disséminées. C’est plutôt une invitation de l’artiste à suivre un itinéraire improbable et pourtant bien réel. Les numéros renvoyant dans la légende aux lieux, petits commerces pour la plupart, à atteindre. J’aime cette idée de partager avec l’artiste un moment, de répondre à son invitation, et ainsi de participer à l’existence même de son oeuvre, qui n’existe en fin de compte que si le visiteur consent à se prêter au jeu, qui n’existera que par et avec le visiteur. Peu importe ce que l’on trouvera à l’arrivée, c’est ce déploiement dans la ville, cette marche, qu’il importe de faire. C’est cet acte de participation active et volontaire, ce partage tacite avec l’artiste. C’est suffisant, ce n’est pas spectaculaire, il n’y a rien à voir, c’est une position de l’artiste, son positionnement face à une façon de montrer son travail, de signifier sa réflexion sur l’art, de signifier juste sa position d’artiste dans le contexte actuel de l’art. C’est aussi simple que ça. C’est presque quelque chose de mystique, On parcourt la ville en quête de ces signes laissés, et on sait qu’à ce moment-là, pendant notre cheminement, on entre en relation avec Ignasi Aballi, on comprend son propos. L’artiste prend en compte avant tout et essentiellement le lieu même où il va “exposer”, la ville et les espaces consacrés, les jardins de la biennale, le Pavillon espagnol. Prendre en compte les lieux, un peu comme des repérages avant de tourner un film, penser les lieux, se les approprier pour que le travail même ait un sens, une cohérence, une logique.  Pour qu’il signifie quelque chose. Le pavillon, donc. Rectifié. L’idée géniale et si simple, il fallait y penser, de rectifier l’emplacement du Pavillon en fonction de l’emplacement des pavillons voisins, afin qu’il ait l’alignement juste. Faut-il s’aligner ? Jeu de mot. Ironie. Faut-il s’aligner à la thématique
ambiante ? Pour rester dans le sujet “the milk of dreams”? L’artiste répond à la demande. Il se plait à modifier selon sa fantaisie, son imagination, la perspective des lieux. La perspective n’est qu’une question de point de vue. Il faut donc changer le regard que l’on porte sur les choses, plus précisément changer notre point de vue, placer notre regard dans un autre angle de vision. On perçoit alors des choses qui n’étaient pas visibles jusque-là. Il suffit de penser aux motifs géométriques de certains pavements en trompe-l’oeil créant des effets optiques. En s’entrainant un peu on perçoit que ce qui était en creux devient saillant et soudain une autre réalité émerge sous nos yeux. Peut-être que seulement alors, nous pouvons regarder la carte invisible et la voir.